Le texte qui suit, présenté lors de ma dernière exposition personnelle "l'étreinte du temps" à la Douera à nancy,
s'est écrit peu à peu durant le long travail d'atelier qui a précédé.
vous avez été nombreux à me le demander. je vous le livre comme une sorte de clé de lecture sensible de ce qui soutient
l'émergeance de l'image dans la solitude de l'atelier de l'artiste.
Une sorte de murmure intérieur accompagnant le travail du geste qui fait l'image.
L’étreinte du temps
« Paroles
intimes »
Aucune certitude,
Que quelques tentatives fébriles pour dire
Avec une extrême simplicité,
L’indicible qui nous traverse
D’une manière fulgurante et fugitive
Le trait traverse l’espace,
Opère des rencontres
Capture de l’instant et du geste
Les nuits et les jours s’attirent
Et ouvrent l’instant à la plénitude
Accueillir les silences
Souffles vitaux
D’un lieu inanimé
Les voix au lointain
S’étirent, s’entremêlent
Et se prolongent
L’espace prend le relief
D’un plein chant
Je me retire sur la pointe de mes pas,
Habitée de l’écho qui se prolonge.
« Je est un voyage »
L’existence s’épouse
Se traverse
De portes en portes
De terres en ciels
Aller vers soi
Aller au bout de soi
Vouloir aller au bout de soi
De risques en épreuves
Dans un élan créateur
Taraudée par la nécessité
De dire ce qui ne se dit pas
Ne pas aller contre mais au-delà
Tel est le geste libérateur
Ne plus regarder dans le regard des autres
S’ouvrir à celui, singulier
Que je m’autorise
Que m’autorise la toile qui me fait face.
Regard singulier qui n’est ni moi
Ni celui des autres
Regard qui n’est ni l’un ni l’autre
Regard d’un ailleurs à la fois lointain et
Si proche au centre de soi
Réveiller ce regard, l’ouvrir à l’acte de peindre
Celui du geste qui le conduit
Vers un indicible ailleurs
A la foi nouveau et de tout temps
Ainsi se montre l’accompli.
L’unique en soi
Rejoint l’unique de l’instant
Comme un accord parfait
D’où monte le chant
A celui qui sait entendre
Tous les dualismes ici sont inexistants
La pensée interroge la vie
Le geste incarne l’instant
La vie et l’esprit
S’intègrent l’un dans l’autre
S’accomplir, c’est accomplir au-delà de soi
Plonger dans l’océan du réel,
S’immerger de l’eau baptismale
De quoi suis-je porteuse
De quoi suis-je capable
Qu’ai-je à dire
Renoncer à son devenir
Afin de mieux être
Le devenir est le voyage du nomade
Se laisser emporter par la vie qui coule
Tel un fleuve dont la montagne
Regorge de son énergie
Le chemin se fait et se défait
A chaque pas
Mon avancée sur la toile
M’oblige à cette exigence
Le chemin chemine pour lui-même
Et c’est cela le chemin
Le peintre advient à lui-même
A chaque geste du pinceau
C’est le chemin qui est l’essentiel
La toile existe à ce prix
Et c’est en devenant que je tente de devenir
Car s’accomplir
C’est très certainement se dépasser
Entre Terre et Ciel
Un pont se tisse
Entre nuit et jour
Un accord s’installe
L’homme ne vaut pas en lui-même
Rivé dans son égo
Torturé par ses demandes insensées
Le peintre ne peut exister ainsi
La toile se refuse
Le geste fébrile et grossier
Tonitruant le trahit.
La volonté alors s’installe
Gouverne sans ménagement
Le peintre est autorisé dans son
dépassement
Aller vers cet inconnu,
Lieu mystérieux et sans attente
Vertigineux
Je tente de tisser des passerelles
Fragiles
Incertaines
Je tente le trait comme des fils suspendus
Rapprochant deux rives
Qui subtilement s’attirent
Funambule d’une expérience unique
Qui m’impose un lâcher prise
Un abandon total
A ce qui se chuchote
En ce lieu de la toile
A la foi limité et illimité
Dépassée, je le suis totalement
Mais dans une indicible présence
Entre moi et absence de moi
Sensation étrange, unique
Où l’œuvre m’a pris la main
Une œuvre terminée,
Et il faut déjà partir
Ne jamais s’installer
L’étape prochaine est déjà ailleurs
Et il me faut reprendre le chemin
Nomade je suis de tout temps
Pas d’acquis, pas de certitude
Seuls des gestes nouveaux
Pour un instant nouveau
Une nouvelle toile m’impose
Son mystère
Une nouvelle passerelle à inventer,
A tisser
A tenter
S’ouvrir à elle
Tester l’équilibre
La sonorité
Tenter l’harmonie
Résister au désir
Celui de conduire en aveugle
Un chemin de connaissance
Tenter le re-jeu de ce que je connais
Ne mène nulle part
La toile résiste
L’errance s’installe
Enfin se détacher de soi
Une pure nécessité
Le geste libre ne m’appartient pas
Il est de ceux qui se manifestent
Dans un véritable réflex de vie
M’ouvrir à l’instant
Le présent reprend ma main
La toile devient miroir
Je me dissous dans le présent,
Le présent vit seul
Tenter la résonnance
De ce qui se chuchote
A qui sait l’entendre
Intensité de l’instant
Et si la magie s’opère
L’inaccompli s’accomplit
N’être rien
En devenir perpétuel
La fixité vole en éclat
Une dynamique s’installe
Dans un flux perpétuel
Rien n’existe par soi
Le passé cependant ne disparaît pas
Il est vivant dans le présent
Il porte le présent, le soutient
Rien ne s’efface à jamais
Rien ne disparaît
Le moindre geste d’une œuvre accomplie
Revivra
Renaîtra dans l’œuvre présente
Rien n’est insignifiant
Tout est signe
Au-delà des apparences,
Enfuis, impalpable
Le peintre en perçoit la trace
L’invite à la danse nouvelle
Une nouvelle œuvre peut alors naître à la lumière
Le processus d’apparaître
N’est qu’un mouvement ininterrompu
Afin que le réel s’accomplisse
Qu’est le réel
Dont la raison est impuissante à déceler
Si la raison produit des savoirs
Elle ne procède pas de l’écoute
Celle qui n’entend que le chant intérieur
Celle qui s’instruit du dedans
Chaque œuvre terminée
S’inscrit dans un passé toujours vivant
Elle est une trace du passé dans un eternel présent
Quitter la surface
Entrer dans l’épaisseur de l’instant
Se perdre dans le labyrinthe des lignes
Telle une rencontre possible
En communion avec soi
« L’océan ne se connaît qu’en y plongeant »
Du dehors nous ne voyons que vagues et écume
La peinture impose que le peintre s’y plonge.
Il n’y a cependant rien à vaincre
Et tout à vivre
Une quête plus qu’une conquête
L’eau du fleuve coule et rien ne l’arrête
L’océan final l’attend
Annie Tremsal Garillon
Mars 2011